Le 9 octobre 1906, p.6
LE SANG COULE A BUCKINGHAM
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Le “père” Fauvel, qui mourra probablement de ses blessures, est un vieillard âgé de plus de 65 ans. Il pleurait sur le champ de bataille en encourageant ses compagnons à lutter. Il leur répétait les mauvais traitement que trois générations de Canadiens-français ont eu à subir depuis plus de 60 ans, de la part des fabricants de bois de sciage de la région de l'Outaouais. Il s'est battu comme un vieux désespéré, a dit l'ouvrier.
Contrairement à ce qu'à dit le “Citizen”, l'union de Buckingham est le locale No 4 de Buckingham, de l'union dite Builders Laborers International Protective Association.
Jamais, avant la journée d'hier, les unionistes ne se sont laissés aller à aucun acte de violence ni ils ont commis dans le village aucune illégalité ou ont-ils même menacé d'attaquer la propriété des McLaren.
La ville de Buckingham qui ne sympathisait pas d'abord avec les grévistes, est aujourd'hui avec eux, et les contribuables refuseront parait-il de payer la milice que le maire M. Vallillee a fait venir, parce que M. Vallillee est en même temps employé et gérant de la maison Mac Laren.
LA SITUATION EXPOSEE SOUS SON VRAI JOUR
Un envoyé spécial du “Temps” a fait une enquête minutieuse sur les circonstances de la grève des ouvriers de Buckingham. Jusqu'ici, le télégraphe semble n'avoir communiqué aux journaux que des renseignements plutôt sympathiques aux industriels. Ce compte-rendu est celui d'un homme absolument désintéressé, qui a étudié la situation sur les lieux et dont le verdict a été transmis au ministère du travail. Quand on aura lu les détails de cette enquête, si l'on est dépourvu de préjugés, l'on n'hésitera pas à accorder sa sympathie aux grévistes.
D'abord il faut dire que ce n'est pas exactement une grève qui existe parmi les 400 travailleurs des scieries de Buckingham. C'est autant un “lockout” qu'une grève, c'est-à-dire que ce sont autant les patrons qui ont mis leurs employés à la porte que ceux-ci qui ont refusé de travailler. Il faut être de bon compte.
Le cause de l'homme de peine est aussi sacré que celle du millionnaire. L'industriel s'enrichit, preuve que sa besogne est payante, tandis que l'ouvrier meurt pauvre, preuve que ses revenus ne suffisent pas à sa subsistance.
Le “lockout” de Buckingham rappelle en tout point la grande grève aux scieries de Hull et des Chaudières, en 1891, lorsque 5,000 ouvriers furent forcés, par les mauvais traitements qui leur étaient infligés, de poser des conditions à leur patrons. On se rappelle que les manifestants furent assommés comme des chiens, dans la rue, par une escouade de policemen salariés, armés de bâtons et de revolvers. Si les grévistes ne furent pas, en cette occasion, écoutés directement par les patrons, la sympathie populaire leur fut acquise d'emblée, dès que les journaux, se décidant à rendre public l'état de servitude abjecte dans laquelle ces malheureux étaient tenus depuis vingt ans, publièrent les légitimes demandes des ouvriers. L'effet fut salutaire. Les maîtres de l'opinion s'émurent et une ère nouvelle s'ouvrit pour l'ouvrier de nos villes.
Après l'enquête que le journaliste a faite impartialement à Buckingham, il est plus qu'apparent que les anciennes méthodes d'exploitation étrangère de la main-d'œuvre subsistent encore à cet endroit. Les patrons ont beau nier, ils ne sauraient démentir le fait brutal qu'ils ont payé jusqu'ici la main-d'œuvre à raison de 12 ½c par heure, c'est-à-dire $1.25 par jour de 10 heures, ou $1.65 par jour de 13 heures. Les ouvriers de Buckingham ont subi patiemment ces gages dérisoires malgré la chèreté excessive de la subsistance. Ce printemps, n'y pouvant plus, ayant sans cesse rencontré le refus obstiné du gérant, M. Valillee, ont décidé de se former en union. Va sans dire que ces malheureux, dénoncés à la vindicte publique par les amis des propriétaires, sont des Canadiens-français. C'est leur seul tort, comme ce fut celui des grévistes de Hull, comme ce sera celui des ouvriers de Rockland, un jour ou l'autre. Mais ils avaient d'autres griefs. Suer sang et eau, pour $1.25 par jour pendant sept mois de l'année serait considérée comme une compensation, si au moins celle-ci était supplémentée par le travail de chantier pendant les mois d'hiver. Mais les McLaren n'ont pas fait de chantiers, l'hiver dernier. Ils n'en feront pas non plus cet hiver. Les ouvriers des scieries ne peuvent s'engager ailleurs tant que fonctionnent les usines, et quand ces dernières sont fermées, dans le mois de décembre, il n'y a plus d'engagements pour les chantiers. D'où un repos forcé de 5 mois chaque année pour ces pauvres. Mais il y a autre chose. Lors de l'ouverture des scieries, ce printemps, la main-d'oeuvre fut réduite et les ouvriers furent surchargés d'ouvrage. Là où trois hommes travaillaient à une machine, le nombre en fut réduit à deux. Exaspérés par ces mauvais traitements et par l'insupportable autocratie de M. Vallillee, les travailleurs se liguèrent en union, sous le nom de “Branche locale No. 4 Buckingham, du International Building Labourers Protective Association.” L'intention n'était pas, comme on va le voir, de prendre les patrons à la gorge, mais plutôt l'amélioration d'une situation devenue intolérable. L'union composée de la plupart des employés, contre-maître et autres, formula ses griefs, ceux qui sont énumérés plus haut : et décida de les soumettre aux patrons, ou, en leur absence à leur factorum, M. Vallillee. Le mémoire des ouvriers portait en outre, en termes très respectueux, une demande d'augmentation de 2 ½c par heure, soient 15c par heure, le prix courant dans toutes les villes canadiennes. De ce jour, avant même que le mémoire fut soumis, les unionistes furent en but aux rigueurs de l'administration. L'unioniste fut congédié sans raison.
Un beau matin, tous les membres syndiqués se présentent en corps aux usines et demandant à voir le gérant de la Cie, afin de lui soumettre leurs présentations. M. Vallillee refuse de les rencontrer et ordonne de fermer les scieries.
Aussitôt, tous les ouvriers, unionistes et libres, abandonnent l'ouvrage. Ceux qui sont haut-salariés deviennent tout à coup solidaires de leurs camarades moins fortunés, et presque sans le vouloir, tout le monde comme un seul homme ressent l'affront et s'insurge contre une manière aussi cavalière de recevoir des serviteurs dévoués et soumis. Les scieries furent fermées. Les MM. McLaren étaient absents. Les ouvriers auraient bien pu user de représailles envers M. Vallillee, qui s'arrogeait le droit de couper, haut la main, les vivres à 500 familles. Ils auraient bien pu, s'ils eussent été mus par des motifs hostiles ou injustes, infliger des pertes considérables à leurs patrons ou molester leur agent, mais il faut le proclamer à leur louange, ils n'ont rien fait alors ni rien fait depuis qui constitue un délit, un grief.
Les patrons arrivèrent enfin, au bout de trois semaines. Les ouvriers leur solicitèrent plusieurs fois des entrevues : toujours leur demande fut refusée et les scieries sont restées fermées. Le département du travail, à Québec, a envoyé M. Marois, du bureau de conciliation et d'arbitrage, qui a tenté vainement de placer les griefs des ouvrers sous les yeux des maîtres. Le ministère du Travail à Ottawa, par l'entremise de l'honorable M. Lemieux, a offert ses bons offices aux patrons, qui, jusqu'à ce jour, n'ont pas daigné répondre à la correspondance officielle.
Il convient d'ajouter que les ouvriers eux-mêmes ont offert certaines concessions, mais les patrons ont fait la sourde oreille. Plus que cela, dans le but de provoquer les ouvriers, qui sont demeurés désespérément tranquilles jusqu'ici, les MM. McLaren ont fait venir inutilement 25 constables spéciaux, pour protéger leur propriété qui, jamais, en aucun temps, n'a été menacée. Pour combre de provocation, un beau matin, les propriétaires, flanqués des policemen, armés jusqu'aux dents, ont fait une sortie arrogante et défiante, à 6 heures du matin, en face des scieries, mais à cette heure, les ouvriers étaient couchés, et ce n'est qu'à 7.30 heures qu'ils sont sortis pour aller à leur salle, n'ayant même jamais songé faire une démonstration hostile. D'ailleurs ceux qui connaissent le caractère de l'ouvrier canadien-français savent que la violence n'est pas son fort. Il préfère la conciliation.
Dans le but de nuire à la cause du droit et de la raison, quelqu'un a télégraphié de Buckingham aux journaux, que les grévistes avaient mis le feu au pont, donnant à entendre que c'était un pont sur la propriété des McLaren. Cet atroce mensonge a servi de prétexte aux ennemis des ouvriers. La vérité, c'est que le feu a été découvert, en plein jour, sur le tablier du pont public et qu'il a pu être éteint sans eau. C'est tout.
Cet exposé est exact et ne saurait être contredit. D'ailleurs le plus grand désir des ouvriers est qu'une enquête soit tenue. Cette enquête révèlerait des faits graves, car on ne s'imagine pas à quelle règle de fer sont astreints les malheureux ouvriers des scieries